10.08.2008
Le poète palestinien Mahmoud Darwish est mort
« Notre problème littéraire permanent, à nous, Palestiniens, est que nous sommes condamnés à être les enfants du moment immédiat, parce que notre présent ne se résoud ni à commencer ni à finir. »
Le grand poète arabe Mahmoud Darwish est mort à l'age de 67 ans des suites de complications après une opération à coeur ouvert à Houston aux Etats Unis.
Il était né en Galilée en Palestine (aujourd'hui Israël), dans le village de Al-Barweh rasé lors de la naqba ("la catastrophe", l'expulsion des Palestiniens de leur terre). Il venait d'"un pays dépourvu de pays". L'exil sera le thème essentielle de sa poésie. En cela sa poésie est universelle et profondément touchante. Il contribuera à notre rapprochement des Palestiniens pour porter avec eux "le fardeau de l'espoir", comme il nous le demandait en conclusion de ce discours :
"Mais nous souffrons d'un mal incurable qui s'appelle l'espoir. Espoir de libération et d'indépendance. Espoir d'une vie normale où nous ne serons ni héros, ni victimes. Espoir de voir nos enfants aller sans danger à l'école. Espoir pour une femme enceinte de donner naissance à un bébé vivant, dans un hôpital, et pas à un enfant mort devant un poste de contrôle militaire. Espoir que nos poètes verront la beauté de la couleur rouge dans les roses plutôt que dans le sang. Espoir que cette terre retrouvera son nom original : terre d'amour et de paix. Merci pour porter avec nous le fardeau de cet espoir. "
Militant actif, il adhère au parti communiste israélien. Il sera expulsé par Israël de sa Galilée natale en 1961 et sera à l'origine de la création de l'OLP. Il écrira la déclaration d'indépendance de 1988 lue par Yasser Arafat, hélas sans effet pour les Palestiniens par suite d'un véto occidental contre la création de l'état palestinien. Il meurt sans avoir connu la libération de sa patrie.
Son voeu était d'être connu pour sa poésie et non pour son engagement, mais les deux se sont souvent mêles comme dans ce poème de 1964 "Identite".
Il critiquera la prise du pouvoir du Hamas et les luttes fratricides véritable "suicide public". « Nous nous sommes réveillés du coma pour voir un drapeau monocolore (vert, du Hamas) supprimer un drapeau quadricolore, celui de la Palestine », et critiquera la mentalité israélienne de ghetto.
Il provoquera parfois l'ire d'Israël comme lorsqu'il publiera ce poème écrit après les opérations sanglantes menées contre la Palestine au moment de la 2è intifada (soulèvement).
DES FLANEURS A TRAVERS LES MOTS FUGACES
Vous qui flânez à travers les mots fugaces
Reprenez vos noms et passez votre chemin
Retirez vos heures de notre temps et passez votre chemin
Volez toutes les images qui vous chantent
Vous saurez ainsi ce que vous ne pourrez guère savoir
Comment les pierres de notre terre édifient la voûte du ciel…
Vous qui flânez à travers les mots fugaces
De vous l'épée - de nous notre sang
De vous le fer et le feu - de nous notre chair
De vous un autre char - de nous des pierres
De vous une grenade de gaz - de nous la pluie
Pourtant nous partageons nos droits au ciel et à l'air
Prenez donc votre part de notre sang et passez votre chemin
Allez ensuite vous éclater dans un dîner dansant …et passez votre chemin
A nous de veiller sur les roses des martyrs
A nous de vivre comme, nous, nous l'entendons !
Vous qui flânez à travers les mots fugaces
Tels une poussière âcre, passez par où vous voulez
Mais ne passez pas entre nous tels des insectes volants
Nous avons à faire sur cette terre, nôtre
Nous avons à veiller sur nos champs de blé, à les arroser de la rosée de notre chair
Et nous avons, ici, ce qui ne peut que vous déplaire
Pierres …ou perdrix
Prenez, si cela vous chante, le passé pour vos collections antiquaires
Reconstituez, si cela vous chante, le squelette de l'oiseau mythique
Sur le fond d'une assiette en céramique
Mais ici nous avons ce que vous abhorrez : nous avons l'Avenir
Nous avons à faire sur cette terre, nôtre
Vous qui flânez à travers les mots fugaces
Stockez vos illusions dans les silos abandonnés et passez votre chemin
Remettez les aiguilles du temps au diapason des cornes du veau sacré
Et que vos réveils soient réglés au son des armes à feu
Ici, nous n'avons que ce que vous abhorrez, passez votre chemin
Nous avons ce qui ne peut être vôtre: une patrie qui saigne, un peuple qui saigne
Une patrie oubliable ou mémorable…
Vous qui flânez à travers les mots fugaces
Il est temps pour vous de passer votre chemin
De vous installer où bon vous semble hormis parmi nous
Il est temps pour vous de passer votre chemin
De trépasser où bon vous semble hormis parmi nous
Nous avons à faire sur cette terre, nôtre
Ici, nous avons le passé
Nous avons le premier cri de la vie
Nous avons le présent, et le passé et le présent
Ici, nous avons l'ici-bas et l'au-delà
Alors, sortez de notre terre
De notre terre et de notre mer
De notre blé…de notre sel…de nos blessures
De toutes choses; et sortez des souvenirs de la mémoire
Vous qui flânez à travers les mots fugaces.
Mahmoud Darwish
(Trad. Ali Tizilkad)
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